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Il a survécu aux dinosaures. Pourtant, au XXème siècle, il a failli s'étaindre. Car, sur le marché, sa peau valait plus cher que sa vie. Gros plan sur une superbe machine vivante, hier terriblement efficace, mais aujourd'hui dépassée.

La paresse d'un rentier, les reflexes d'un tueur
Dormir l'oeil mi-clos. N'attaquer qu'à coup sûr. Telle est la stratégie qui fait le succès de l'alligator. La patte avant est agile à la course, mais se replie lorsqu'il nage. L es quatre-vingts crocs se renouvellent en permannence. La mandibule peut exercer une pression de 500 kilos. Jamais, hors des élevages, Heidi et Hans Jürgen Koch n'auraient pu approcher d'aussi près la star du sud des Etats-Unis. Après des siècles de massacre, l'alligator fuit l'Homme.

Un blindage éprouvé par des millions de combats
Formidable cuirasse, la peau est recouverte d'écailles qui ne se chevauchent pas, séparées par des sillons de peau plus fine et posées sur une couche épaisse de derme. Le dos est en outre armé de plaques osseuses, les ostéodermes. Celles-ci forment le boucler dorsal hérité d'ancêtres préhistoriques apparus avec les dinosaure voilà deux cents millions d'années. La peau du dos, du moins chez les adultes, est le plus souvent impropre à la maroquinerie.

Il camoufle sa terrible puissance d'attaque
Dérivant, nonchalant, dans les eaux bourbeuses du marais, l'alligator est parfois difficile à distinguer d'un tronc flottant. Immergé, il peut survivre sans respirer pendant quatre heures. La queue, à peine visible, est bien plus qu'un gouvernail. C'est une sorte de moteur hors bord qui propulse l'animal en faisant des mouvements en godille. Sa puissance est telle qu'elle peut, lors d'une attaque, éjecter l'alligator hors de l'eau pour saisir sa proie.

Sous le voile de verdure, une espion aux aguets
Sous son voile de lentilles d'eau, le chasseur surveille. On devine ses oreilles, cachées dnas deux replis, juste en arrière du globe ocualire. En plongée, elles seront closes par un clapet mobile, ainsi que les narines. L'oeil, lui, reste opérationnel sous l'eau, grâce à un volet translucide qui coulisse sur l'iris. Apercevant ce dispositif, les premiers voyageurs croyaient que les crocodiliens versaient des larmes pour émouvoir et attirer leurs proies.

Des troupes voraces, prêtes à tout avaler
Les bébés se groupent pour le repas. En élevage, on les nourrit de déchets débattoire, têtes de poulets et poissons. Dans la nature, le nouveau-né chasse d'instinct à l'affût tout ce qui bouge : insectes, têtard, crevettes, escargots, grenouilles. Adulte, il vise des proies plus grosses : poissons, oiseaux, chiens, veaux, enfants. On a retrouvé dans l'estomac d'un géant uen bouteille de Coca-cola, un éléphant en porcelaine, un jeu de billes et un obus de calibre 38.

-----En photo, il a tout d'un dur à cure. Le sang froid, la peau épaisse, pavée d'écailles et renforcée sur le dos de plaques osseuses. Dans la vie, c'est un "has been", un condamné sous surveillance. Pourtant, avec ces cousins crocodiles, c'est l'un des rare grands reptiles à savoir enterré les dinosaures, voilà soixante - cinq millions d'années, sans changer de carrosserie. C'est qu'il était secrètement taillé pour la compétition. Sous son capot archaïque, il cachait une mécanique avancée, inconnue des reptiles ordinaires. Doté de chevilles pivotantes, il ne se traîne pas ventre à terre comme un lézard, mais jambes dressés, tel un mammifère. Certes, si vous le poursuivez, il panique et perd l'équilibvre. Patte écartées sur les côtés, il rame et glisse, collé au sol ainsi qu'un vulgaire saurien. S'il se jette à l'eau ? Cessez la poursuite. C'est son royaume. Il y est invincible. Membre repliés le long du corps, il ondule, propulsé par les mouvements en godille de sa queue puissante, à plus de 20 kilomètres à l'heure. Les pattes arrière palmées en lui servent qu'à tenir l'équilibre et à manoeuvrer.

-----Sous l'écorce, il cache d'autres techniques de pointe. Pareil à celui des mammifères, son coeur a quatre cavités. Deux ventricules, deux oreillettes. La machine sépare ainsi le sang rouge, lavé par les poumons, de celui, bleui et altéré, qui revient des organes. En plongée, quelle économie ! Les viscères s'abreuvent de sans vicié tandis que la tête et les muscles carburent au sang neuf. Dans ses poumons, il recèle encore le turbo. A l'instar des bêtes à sang chaud, il ventile ses alvéoles à l'aide d'un diaphragme abdominal. Et avec ça, pour un coût d'entretien fort modique. Afin de se réchauffer ou se raffraîchir, il dépense le minimum. La canicule l'assomme. Le froid l'engourdit. L'été, au bord du marais, vous le trouverez à l'ombre, gueule ouverte. Tel un radiateur, il laisse échapper les calories en exès. Et l'hiver ? En Louisiane, il s'immerge sous la glace, dans un trou d'eau, les narines seulesaffleurant en surface. Un schnorkel. Endoremi, telle une marmotte, le corps à 5°C, il fait carême jusqu'au printemps.

-----L'alligator d'Amérique est avec son cousin de Chine le seul crocodilien à vivre hors des tropiques. Biren que l'Homme, il a dü inventer la chasse au gaspi. Stratégie de l'araignée. Il n'attaque sa proie qu'en embuscade. Et encor, il elle passe à portée de mâcoires. Si le lion laisse filer son gibier neuf fois sur dix, l'alligator le tue dans la même proportion. Immergé, immobile et discret, il le guette et le surprend. A fleur d'eau, il le flaire, l'observe et l'écoute. Seul émerge le sommet du crâne. Mais c'est la tourelle d'un char. Narines dalitées, yeux en périscope, oreilles équipées d'un clapet mobile. L'assaut est fulgurant. En quelques secondes, ses muscles brûlent tout l'oxygène disponible dnas le sang. Après l'attaque, il ignore la crampe et claque encore le bac. Ensuite, on gobe tout rond, on digère et on dort. Une fois avalée, la proie sera intégralement dégérée, os inclus. Le bonus sera transformé en graisses qu'il épargne dans sa queue, comme le dromadaire dans sa bosse. Il peut jaûner jusqu'à deux ans. Mais il mange en moyenne une fois par semaine dans la nature et deux fois en élevage. Sans gaspillage, bien sûr.  Il attrappe tout ce qui bouge. Poissons, oiseaux, loutres, veaux, cochons, chiens et ratons laveurs, mais rarement des humains.

-----Comparé au crocodile du Nil ou du Pacifique, l'alligator d'Amérique a l'innoncence d'un chérubin. La plupart des accidents ont lieu dans l'eau. L'alligator q'y nourrit, y défend son territoire ou son nid. Il apprécie surtout les enfants, des proies à sa mesure. Mais gare à qui s'attaque aux siens ! La maman alligator veille pendant des mois sur ses petits pour les protéger de ses congénères, volontiers cannibales. Les rescapés sont rares, masi quasi invulnérables. Ils grossiront jusqu'à la mort, les gros dévorant les petits.

-----Au XVIIIème siècle, les va inqueurs de la sélection naturelle atteignaient 5 ou 6 mètres ... Aujourd'hui, un bestiau de 4 mètres passe pour un géant. C'est un gamin, en fait. Il lui faudrait veillir encore de cinquante ans pour égaler ses aïeux. Car, soixante - cinq millions d'années après les dinosaures, l'alligator a failli s'étaindre à la fin des années soixantes, victime de l'homme et de la femme, qui adore les sac à main ! Pour le sauver, la loi de 1969 a confié d'urgence sa protection au pouvoir fédéral. Sous contrôle sévère, les ranchers prélèvent encore ses oeufs dnas la nature, mais laissent multiplier les adultes. Peu à peu, un millions d'alligators sont revenus écumer les marais du sud des Etat-Unis. Hélas, les hommes y grouillent aussi de plus en plus. Alors comme au bon vieux temps, l'alligator attaque cinq à dix fois par an et tue parfois un enfant. Chaque année, l'administration convie les chasseurs à des loteries où les gagnants, nantis d'un permis spécial, pi ègent ou fusillent à vus le smangeurs d'Hommes. Sans le secours de l'Etat, l'alligator aurait tôt rejoint les dinosaures au cimetière.

Les géants ont péri, mais ils reviendront dans un demi siècle.

Dans ce bassin d'élevage, les adultes s'accouplent derrière les grilles. La femelle mène le bal, frappant à la tête le mâle élu. Elle fait un nid sur la berge et y pond trois ou quatre douzaines d'oeufs. Après l'éclosion, elle veille sur ses petits et attaque tout prédateur : grands mâles, hérons, Hommes et ratons laveurs. Aussi élève t on les petits à part.

Frédéric Denhez

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GEO, Un nouveau monde : la Terre n°243 Mai 1999